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Mar 29

Cassel – Dix bougies pour Reuze-Papa ! (L'Indicateur)

Publié le mercredi 30.12.2009, 14:00
Photo L’Indicateur des Flandres


En 2000, le géant original de Reuze Papa était placé dans les réserves du musée et remplacé par une duplication afin de le préserver. A l’époque, la décision n’a pas fait l’unanimité mais le géant dupliqué a finalement été adopté.

Cela aurait pu commencer par : « Il était une fois… » Et tout compte fait, c’eût été dommage de s’en priver. Or donc : « Il était une fois un vieux géant, fatigué d’avoir, cent soixante-douze ans durant, paradé et dansé pour Carnaval.

Il était si beau et tant aimé ! Un jour ne suffisait pas à contenter ses admirateurs : il fut décidé qu’en plus de Mardi gras, il sortirait aussi pour Lundi de Pâques. Sa jeune épouse, de trente-trois ans sa cadette, subissait, elle aussi, les affres du temps. Un beau jour, nos deux géants découvrirent la fontaine de jouvence. Reuze-Papa fut le plus téméraire. Il but le premier et, en 2000, il reparut ragaillardi, plus majestueux que jamais. En 2001, Reuze-Maman but à son tour et retrouva l’éclat de sa jeunesse… » Cassellois, vous qui lisez ces quelques lignes, ne cherchez pas la fontaine de jouvence au fond du puits cruciforme, ni dans la source qui a élu domicile dans votre cave ! Tout ceci n’est qu’une légende inspirée, comme tant d’autres, par les héros tutélaires de la cité.

Mais comme dans toute légende qui se respecte, rien n’y est tout à fait faux. Et il est bien vrai que les héros étaient fatigués. Il fallait faire quelque chose. Il fut donc décidé de les « dupliquer ». Cette mesure conservatoire ne fit pas immédiatement l’unanimité. Certains exprimèrent même leur rejet épidermique de « ces mannequins ».

Une duplication au millimètre

La mission fut pourtant confiée à un spécialiste : Stéphane Deleurence. Eric Haeuw souligne « le travail admirable qu’il a effectué » s’attachant à reproduire le moindre pli des costumes, et à restituer à la barbe de Reuze-Papa son aspect originel. Il faut préciser, pour la petite histoire, que la barbe du géant a toujours fait l’objet des plus grands soins. André Debussche, président des Amis de Reuze-Papa et de Reuze-Maman, se souvient que la mission fut toujours confiée à des dames : sa maman, Emma, puis Hélène Beudaert, Brigitte Spinnewyn, et aujourd’hui Caroline Malicet. C’est amoureusement que, chaque année, elle dénoue les papillotes qui frisottent sa barbe brune. Il est aussi persuadé que la décision de la commune de préserver ainsi les géants a influencé favorablement le jury de l’UNESCO qui a inscrit « les géants et dragons processionnels de Belgique et de France » au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, en novembre 2005. « Il a fallu convaincre » ajoute-t-il.

Roland Vanhove, auquel Francis Holin a succédé à la présidence du comité des fêtes, se souvient de ces moments difficiles. « Et les plus nostalgiques n’étaient pas forcément les plus âgés ». En 2009, il a assisté pour la première fois aux carnavals en spectateur. « La ferveur est intacte » se réjouit-il.

Pascal Galoo reconnaît aujourd’hui avoir été le plus réticent à l’époque. Il a porté Reuze-Maman pour la dernière fois en avril dernier. Il s’apprête à prendre la responsabilité des porteurs de Carnaval et de Lundi de Pâques, succédant ainsi à Dominique Joly qui gérera le site internet. « J’avais très peur que les gens refusent » ce « géant ».

Des géants adoptés

La transition s’est faite en douceur. Le premier clone fut baptisé en 2000. Le second, celui de Reuze-Maman, un an plus tard. Pour Eric Haeuw, il y a eu deux déclics : l’un, symbolique, quand les deux géants sont passés dans le « Four merveilleux » et furent régénérés par son feu réparateur. L’autre fut plus concret, et presque douloureux, quand Reuze-Papa et Reuze-Maman furent découverts, dans leur plus simple appareil, dans les réserves du musée. Tous prirent conscience de l’absolue nécessité de leur conservation. « Chacun reconnut alors aux copies la vertu de préserver les anciens » souligne René Decodts.

Et pourtant, à y regarder de plus près, Nathalie Debaecker, présidente de l’harmonie municipale, constate que « les nouveaux géants sont portés plus haut ». Elle et les musiciens les ont déjà accompagnés deux fois à l’extérieur, à Steenvoorde et Lille, mais ce qu’ils préfèrent, c’est les faire danser chez eux, à Cassel. Qu’il s’agisse des anciens ou des nouveaux, c’est bien là qu’ils dansent le mieux, quand les façades des ruelles renvoient les accents de la ritournelle. Elle se souvient avec émotion de la rentrée des quatre géants, en 2001. « Avec les années, les nouveaux sont devenus Reuze-Papa et Reuze-Maman à part entière. Ils sont adoptés ».

D’un point de vue purement technique, il existe aussi des différences. Les anciens s’assemblaient par « emboîtage ». Pour les nouveaux, le haut et le bas du corps se posent l’un sur l’autre. « Les nouveaux géants sont beaucoup plus équilibrés, le poids est mieux réparti. Mais ils auraient tendance à s’envoler plus vite. Ce n’est pas le même « porté ». Pascal Galoo surenchérit : « Avec le recul, il fallait le faire ».

Reuze-Papa et Reuze-Maman ne sont pas les seules figures du carnaval à avoir été sauvegardées. Le cheval jupon, le coq jupon et la tête de Turc ont, eux aussi, été dupliqués. D’autres figures traditionnelles pourraient êtres ressuscitées, comme « le Chinois » et « le Nègre ». « Mais il s’agit de masques et nous voudrions en faire des grosses têtes » précise René Decodts. Roland Vanhove a suggéré, lors du conseil municipal, « que Robert le Frison, figure emblématique de l’histoire locale » ait lui aussi son effigie en grosse tête. Les collégiens de l’établissement éponyme pourraient être impliqués dans cette réalisation.

Mais qu’advient-il des géants originels ? Leur état est aujourd’hui stabilisé, dans l’esprit de leurs créateurs Ambroise et Alexis Bafcop. Ils retrouveront leur demeure, le musée, dès octobre, où leurs formes seront devinées par un jeu de lumières et de transparence. Ils seront visibles uniquement durant la période des carnavals, entre mardi gras et lundi de Pâques, afin de préserver leur repos et leur mystère.